COVID – Stade de France, même aveuglement

Je voudrais expliquer pourquoi je n’ai pas de doute sur le fait que ce sont les nombreux billets non valides qui sont la source prépondérante des problèmes rencontrés lors de la finale de la coupe d’Europe des clubs au Stade de France.

Depuis son ouverture, ce stade a accueilli un nombre considérable d’événements, sans jamais devoir faire face à de semblables débordements. Cela avait été le cas en juin 2016, pour l’ouverture de l’euro de football, alors qu’il y avait une grève sur les deux lignes de RER qui permettent d’accéder au stade (RER B et D). De même, le match international suivant les incidents s’est déroulé sans problème notable malgré la même grève du RER. La grève n’était donc pas le problème déterminant lors de cette finale.

De même, alors qu’il y avait le même nombre de supporters espagnols qu’anglais (22 000), les premiers ont pu atteindre à temps leur place dans le stade, quand les autres se sont retrouvés longuement coincés dans les abords. Or, jusqu’au premier point de contrôle des billets, il n’y a pas de différence dans leurs déplacements. Beaucoup de choses à améliorer ont été soulignées, à juste titre, mais tout ce qui concerne le cheminement commun entre Anglais et Espagnols ne peut expliquer les difficultés des seuls supporters anglais.

Nous allons enfin faire un peu de mathématiques pour comprendre comment un nombre important de billets non valides peuvent créer un pareil embouteillage, ce qui n’est pas forcément intuitif.

Quand un spectateur présente un billet valide, cela prend moins de dix secondes pour le contrôler. Si le billet n’est pas valide, la personne va faire plusieurs tentatives, puis un dialogue va s’instaurer avec les stadiers. Elle ne comprend pas pourquoi son billet est refusé, aussi elle argumente. En désespoir de cause, elle va faire demi-tour, mais se heurte à ceux de derrière qui veulent passer. Il n’est pas déraisonnable de penser qu’en moyenne, elle va bloquer le flux pendant au moins une minute. Il faut prendre en compte que plus les personnes refoulées sont nombreuses, plus cela prend de temps pour chacune, car les temps de négociation s’allongent. On cède plus facilement lorsqu’on se sent seul.

Cela veut dire que laisser passer un supporter dont le billet n’est pas valide, prend 6 fois plus de temps que si le billet est valide. On peut aussi retenir que cela ajoute 5 fois le temps normal. En conséquence, si l’on a prévu une heure pour contrôler des billets valides, il faut six heures pour contrôler la même quantité de billets non valides.

Le maire de Saint-Denis a déclaré que les stadiers estimaient qu’un quart des billets étaient faux. Il ne faut donc pas ajouter 5 heures, mais un quart de 5 heures soit une heure et un quart. Au total, au lieu d’une heure, cela prend deux heures un quart, soit plus du double. De quoi effectivement créer un sacré désordre.

Je sais que mes calculs sont approximatifs, mais probablement en dessous de la réalité. Il faut bien moins de dix secondes pour laisser passer un spectateur dont le billet est immédiatement accepté et au total, il faut contrôler un quart de billets en plus, ce que je n’ai pas pris en compte (22 000 + (22 000 x 1/4) = 27 500).

L’important est de prendre conscience à quel point le nombre de supporters refoulés impacte le temps d’accès au stade. Un quart de faux billets, ce n’est pas ajouter un quart de temps nécessaire pour contrôler les accès, c’est plus que le doubler. Si le match n’a été retardé que d’une demi-heure, c’est que l’organisation est bien plus robuste que décrite par certains, et que des marges existent. Mais le flux était beaucoup trop important pour que cela suffise. Quand on en prend conscience, on sait qu’on tient la véritable source des difficultés. Pratiquement tous les commentateurs ont préféré longuement disserter sur des tas d’éléments secondaires ou sur les conséquences induites plutôt que d’analyser en profondeur la cause afin de faire émerger des solutions pour que cela ne se reproduise pas. Un problème dans l’impression des billets les rendant invérifiables ou une panne technique de l’application sur téléphone conduirait aux mêmes désordres.

Tout cela rappelle la situation des masques lors du début de la crise du COVID-19. En 2018, le stock national comprenait 750 millions de masques, ce qui était largement suffisant pour répondre aux besoins durant la période difficile au début du premier confinement. Malheureusement, plus de 600 millions de ces masques étaient dans un état ne permettant pas aux soignants de les utiliser. Le problème essentiel venait donc de la dégradation des masques stockés. Pourtant, là encore, le débat s’est déroulé autour de points bien moins déterminants pour l’avenir.

Si l’on ne met pas en place des solutions permettant de gérer la question des billets non valides à l’entrée des stades et salles de spectacles, on reverra des spectateurs terriblement déçus de ne pas pouvoir entrer malgré des sacrifices financiers importants, on en reverra s’entasser devant des grilles au risque qu’il arrive des drames, on en verra agressés par des voyous profitant du désordre. Pourtant, je n’entends pas qu’on s’empare de la véritable source du problème. Plutôt que demander la démission d’un ministre, ne vaudrait-il pas mieux rechercher par quels moyens un tel nombre de faux billets ont pu être vendus.

Si l’on ne met pas en place des solutions permettant un système de stockage durablement fiable des masques médicaux, nous serons de nouveau dépourvus face à une épidémie qui se produirait au bout de 10 ans, voire plus. Pourtant, je n’entends pas qu’on s’empare du problème. Plutôt que d’accuser le gouvernement en place, ne valait-il pas mieux réfléchir aux évolutions juridiques nécessaires pour sécuriser la mise en place d’un stock tournant ?

Plutôt que de se gaver de polémiques, ne vaudrait-il pas mieux analyser en profondeur afin d’identifier les problèmes de fond et mettre en place des solutions durablement efficaces ?